Par Janna Comrie, Psychothérapeute agréée

Les récents événements survenus partout dans le monde ont mis en lumière le racisme dirigé contre les Noirs, incident après incident. Le public a vu des vidéos et des actualités, et a lu des articles et des publications dans les médias sociaux au sujet de personnes battues, de cordes à nœuds coulants suspendues et de discours haineux prononcés. Beaucoup ont vu George Floyd être tué, et Amy Cooper appeler la police au sujet d’un homme qui lui demande de tenir son chien en laisse. Pour beaucoup, il est rageant, déchirant et traumatisant de regarder ces vidéos et d’entendre ces histoires.

C’est une chose d’entendre parler d’un cas de racisme, mais c’en est une autre d’en voir en masse. Le fait d’être témoin, d’incidents comme ceux-là, l’un après l’autre, fondés sur les préjugés, ainsi que de la violence et de la mort qui en découlent, met en évidence les sentiments sous-jacents que de nombreux Noirs d’Amérique du Nord portent en eux chaque jour. De nombreuses personnes de couleur, des Autochtones, des personnes de certaines affiliations religieuses ou culturelles et des membres des communautés LGBTQ2S ont vécu des expériences personnelles semblables. Ces sentiments comprennent le fait d’être jugé injustement, de devoir en faire plus pour être considéré comme « un égal » ou « assez bon », de se sentir mal compris ou réprimé. Observer ces incidents en masse tend à souligner les incidents de racisme, de discrimination et de violence semblables et comparables qu’une personne a vécus dans sa propre vie. À mesure de les répéter mentalement, ces incidents réveillent de nombreuses émotions connexes. Les plus courantes sont la peur, la tristesse, la frustration, l’indignation et le dégoût, et toutes mènent à la colère.

La colère comme émotion

La colère est la réaction émotionnelle que nous éprouvons lorsqu’une injustice se produit. Elle indique à la personne qu’une situation n’est pas convenable, qu’elle n’est pas acceptable et qu’elle ne peut pas être tolérée. C’est une émotion puissante et les individus doivent apprendre à ne pas se laisser submerger par l’impulsivité et la réflexivité associées à la colère. Lorsque les gens sont dans un état de colère extrême, il peut être très difficile de se maîtriser, et lorsque la colère est utilisée d’une façon peu convenable, les gens peuvent se retrouver dans des situations d’impuissance encore plus grande et se sentir encore plus mal. C’est souvent le cas lorsque les gens s’énervent contre des êtres chers, au travail ou dans des situations sociales. La bonne nouvelle, c’est que lorsqu’elle est utilisée de façon adéquate, la colère nous permet de prendre le contrôle des situations efficacement et de les corriger. C’est l’émotion qui nous pousse à agir.

Gérer la colère fondée sur le racisme

Parmi mes clients, je compte un très grand nombre de premiers répondants qui ont choisi leur carrière parce qu’ils voulaient servir la collectivité. Bon nombre d’entre eux font face personnellement à ces questions. Eux et d’autres clients noirs que je vois se demandent comment gérer leurs sentiments personnels qui, à l’heure actuelle, sont souvent très intenses. Voici quelques-unes des stratégies dont nous discutons ensemble. Il ne s’agit en aucun cas d’une liste exhaustive. Il faut tenir compte de la situation particulière de chaque personne, car certaines de ces stratégies ne conviennent peut-être pas à tout le monde.

Reconnaissance

Reconnaissez-les. Admettez les préjugés, la haine, les microagressions, l’injustice. Beaucoup de gens commencent par se dire et par dire aux autres de regarder du bon côté en disant des choses comme « au moins, les choses se sont considérablement améliorées maintenant ». Cela revient à dire à quelqu’un qui vient de se casser la jambe qu’au moins sa jambe n’a pas été sectionnée. Cette méthode n’est ni utile ni convenable pour commencer à gérer la colère. Commencez par reconnaître votre expérience personnelle, y compris ce qui était déplacé ou blessant ainsi que la colère associée aux circonstances. Demandez-vous : « Qu’est-ce qui me met en colère et pourquoi? ». La colère non reconnue augmente tout au long de la journée jusqu’à ce que vous réagissiez de façon intense à une situation en apparence minime. Il est également important de noter que nous devons procéder à cette reconnaissance à titre personnel avant de pouvoir nous attendre à ce que les autres reconnaissent ce qui nous met en colère.

Réfléchissez à la conversation suivante :

  • Personne A : Je suis agacé. Je voudrais faire de l’exercice, mais je pense que je me suis blessé au pied.
  • Personne B : Je suis sûr que ça va.
  • Personne A : Non, c’est vraiment douloureux quand je m’appuie sur mon pied.
  • Personne B : Je suis certain que ce n’est rien. Arrête de t’inquiéter.
  • Personne A : J’AI VRAIMENT MAL! Quand je me repose sur le pied, je ressens une douleur aiguë au sommet du pied.

Les émotions, y compris la colère, qui ne sont pas reconnues, s’intensifient et se précisent. Si la personne B avait dit : « Je suis vraiment désolé. Est-ce que je peux faire quelque chose pour t’aider? » dès le premier échange, la personne A ne se serait probablement pas énervée ou n’aurait pas parlé de sa douleur en détail.

Votre vision du changement

Une fois que vous avez compris pourquoi vous êtes en colère, arrêtez-vous un instant pour réfléchir aux changements que vous voulez. Demandez-vous ce qui serait différent à cet instant dans un monde parfait. À quoi cela ressemblerait-il? Comment pourrais-je savoir si les choses ont changé tandis que je poursuis mes propres activités au cours de la journée, de la semaine ou du mois? Quels sont les indices subtils qui indiquent qu’un changement s’est opéré? Il est relativement facile de se concentrer sur ce que vous ne voulez pas (p. ex. les gens ne diraient pas « retournez dans VOTRE pays/en Afrique »). Mais il est beaucoup plus utile de se concentrer sur ce qui se passerait plutôt (p. ex. les gens reconnaîtraient les similitudes et accueilleraient sincèrement les différences avec une curiosité saine). Cela peut sembler utopique, mais c’est le but de l’exercice. Laissez-vous voir le monde tel que vous le voulez pour vous-même et pour vos proches. Si nous pouvons l’imaginer, nous sommes plus susceptibles de pouvoir le créer, pouvoir agir. Pensez au patineur artistique, au plongeur ou au skieur sur le point d’exécuter une série complexe de figures. La répétition mentale permet généralement d’améliorer la performance. Ce n’est manifestement pas le seul facteur (compétences, pratique, gestion de l’anxiété), mais cela contribue!

Faire le point avec soi-même

Une fois que vous avez une idée du monde que vous voulez, revenez à vous. Posez-vous plusieurs questions clés : Quelles sont mes forces? Comment puis-je les faire valoir pour contribuer de façon significative? Ai-je les ressources émotionnelles, spirituelles, physiques ou financières pour opérer ces changements? Le fait d’avoir les ressources nécessaires pour faciliter le changement a toujours été un problème pour de nombreux Noirs d’Amérique du Nord. Lorsque les gens sont épuisés physiquement, qu’ils sont à court de ressources financières ou qu’ils sont stressés sur le plan émotionnel, leur capacité d’utiliser leurs forces est limitée. Il est important de reconnaître que le changement commence au sein de l’individu. Écoutez votre tête, votre cœur et votre instinct. Votre tête vous guidera intellectuellement, votre cœur vous guidera émotionnellement et votre instinct vous guidera intuitivement. Le fait de faire le point avec eux vous indique comment vous vous en tirez personnellement. En prenant soin de vous du mieux possible, vous pourrez plus facilement traiter la colère et le changement.

Il est également important de tenir compte de vos propres partis pris, opinions et préjugés. Ils peuvent nuire à votre capacité de gérer adéquatement la colère et d’établir des liens avec les autres. Le fait de s’attaquer à nos propres partis pris facilite non seulement le changement, mais encourage aussi ceux qui nous regardent à s’attaquer aux leurs.

Bâtir les changements

Les changements importants ont tendance à se produire grâce à une série d’étapes qui reposent les unes sur les autres comme un échafaudage. Une fois que vous vous êtes permis d’imaginer le monde tel que vous le voulez, choisissez un ou deux éléments précis et posez-vous les questions suivantes :

  • À quoi ressemblera le monde une fois que cet élément est entièrement modifié?
  • À quoi ressemblerait-il s’il était modifié en partie?
  • Quelle est la première étape vers l’objectif final?
  • Comment puis-je mettre mes forces à profit du mieux possible ici?

Ces questions permettent souvent aux gens de se mobiliser et d’établir des liens avec des organisations et d’autres personnes qui partagent le même point de vue.

Adopter une approche équilibrée

L’approche équilibrée consiste à intégrer vos besoins personnels aux besoins des autres et à la situation. Lorsque nous commençons à travailler au changement, nous nous heurtons souvent à de la résistance. Le changement peut sembler, comme c’est le cas pour bien des gens, être une bataille difficile. Il est important de reconnaître les limites de vos ressources personnelles. Avancez lorsque vos ressources sont à leur maximum et prenez le temps de vous reposer, de vous détendre ou de vous retirer lorsque vos ressources ont été utilisées. Vous devrez peut-être prendre un peu de recul pour réfléchir ou rassembler vos forces afin de poursuivre votre tâche. Il est essentiel de vous permettre de le faire sans honte ni culpabilité. Reconnaissez les moments où vous commencez à craquer émotionnellement, où vous avez de la difficulté à dormir ou à manger, ou les moments où vous avez l’impression d’être irritable ou en colère beaucoup plus fréquemment. Ce sont peut-être des signes indiquant que vous devez vous reposer davantage, que vous devez vous éloigner des médias et des médias sociaux ou que vous devez vous concentrer sur vous divertir. Plus nous sommes détendus et reposés, plus nous disposons de ressources où puiser quand le besoin se fait ressentir. Ce que l’on constate en adoptant cette approche, c’est que le travail que l’on fait en vue du changement tend à améliorer la perception de soi plutôt que de la bouleverser.

Évaluer les résultats

Effectuer une évaluation des résultats lorsque vous êtes en colère et que vous voulez un changement généralisé, systémique et social est l’une des choses les plus difficiles à faire. Alors, comment pouvons-nous savoir que nous faisons bouger les choses? Revenez à la question précédente : comment sauriez-vous que les choses sont différentes? Avoir à l’esprit des changements concrets et observables vous indique que vous êtes sur la bonne voie. Plus le système de mesure des résultats est concret, plus on peut apprécier les changements opérés. Par ailleurs, il est important de prendre note des résultats inattendus et d’évaluer ce qu’ils vous indiquent au sujet des objectifs. C’est à ce moment-là qu’il convient de tenir compte du côté positif lorsqu’on gère la colère.

La colère est une réaction naturelle à l’injustice. Nous avons tous la capacité de gérer la colère pour faciliter le changement, réparer les torts et aller de l’avant d’une façon qui est saine pour tout le monde.