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L’usure de compassion : prendre soin de soi quand s’occuper des autres devient trop difficile

Par Jenny Tryansky, Coach certifiée en développement personnel

L’une de mes amies m’a récemment envoyé un message texte dans lequel elle semblait agiter le drapeau blanc de la capitulation. Voici ce qu’elle m’a écrit : « Est-ce que tu te sens déjà complètement épuisée ? Moi, oui. Je me traîne jusqu’au bout du tunnel. C’est la première fois que je me sens épuisée professionnellement sur le plan de l’empathie. »

Elle m’a dit qu’elle se sentait tellement épuisée qu’elle s’est surprise à battre en retraite, en quête d’une « fuite totale ». En d’autres termes, elle gérait la situation en s’adonnant à toute activité qui ne l’obligeait pas à faire face à l’état des choses partout dans le monde. Elle a terminé en utilisant une métaphore qui m’a interpellée : « On ne peut pas se soucier des autres si on brûle. »

Tout au long de la pandémie, alors que nous avons affronté le stress du virus et d’autres tensions et traumatismes (politiques, financiers, systémiques, et plus encore), nous avons souvent eu l’impression que le monde brûlait. Comment peut-on prendre soin de sa propre maison qui se remplit de fumée quand c’est tout le quartier qui est dévoré par les flammes ?

Heureusement, mon amie bénéficie d’un bon soutien et a beaucoup travaillé sur elle-même, de sorte que ses mécanismes d’adaptation l’aident à se protéger elle-même et à se ressourcer plutôt que de servir d’actes autodestructeurs qui pourraient nuire à son bien-être. Parmi ses mécanismes, on trouve les suivants : limiter la consommation de nouvelles, se coucher tôt, courir, lire, l’art, l’écriture créative et « essayer de ne pas culpabiliser pour chaque petit échec ». Elle sait ce dont elle a besoin pour se ressaisir et éteindre le feu qui la dévore pour pouvoir continuer à prendre soin des autres et à donner à ces derniers.

L’usure de compassion est généralement associée aux personnes qui travaillent dans les secteurs des soins et de l’aide, domaines où l’exposition à la douleur et à la souffrance d’autrui fait partie intégrante du travail. Il est donc logique que le personnel infirmier, les médecins, les thérapeutes, les conseillers et tous les travailleurs et travailleuses de première ligne soient maintenant poussés à bout et subissent de ce fait des répercussions extrêmement graves.

Les circonstances actuelles et l’état du monde nous chargent tous de prendre soin de nous et de donner des soins de façons nouvelles et intenses, dans un climat où nous sommes tous régulièrement exposés à la douleur et à la souffrance. Les soignants de toutes sortes, y compris les parents et les personnes qui prennent soin de membres de leur famille élargie et de la collectivité, éprouvent des difficultés.

L’usure de compassion est l’effet de l’épuisement dû à la prestation de soins, et j’ajouterais « au fait de se soucier », un point c’est tout. Les répercussions peuvent inclure l’apathie, le désespoir, l’hébétude, l’accablement, la baisse de l’estime de soi, le repli sur soi et l’isolement, et le sentiment de n’avoir plus rien à donner. Cela peut se ressentir sur le plan physique, mental et spirituel.

ALORS, QUE FAIRE À CE SUJET?

Les auteurs du site compassionfatigue.org (en anglais seulement) suggèrent que « prendre soin de soi quotidiennement de façon authentique et viable peut aider à gérer et à atténuer les problèmes perturbateurs associés à l’usure de compassion ».

Cela semble assez facile en théorie. En pratique, toutefois, la plupart d’entre nous, en particulier les aidants et les personnes qui font preuve d’une grande empathie, ne sont pas très doués pour faire de la place aux soins personnels, et beaucoup ne savent même pas comment les définir pour eux-mêmes.

Une autre complication s’ajoute : la plupart d’entre nous ont appris qu’il est plus noble de prendre soin des autres avant de prendre soin de nous-mêmes et cette notion nous empêche de prendre soin de nous-mêmes.

REDÉFINIR LES SOINS PERSONNELS EN TANT QUE SERVICE ESSENTIEL POUR LES AIDANTS

Dans mon atelier sur les soins personnels, en anglais, j’invite les gens à adopter une nouvelle relation avec le mot « selfish » (égoïste) en lui ajoutant un trait d’union pour créer un espace, ce qui donne « self-ish » (autour de soi).

Adopter une approche des soins personnels de façon « self-ish » signifie reconnaître que nous ne nous choisissons pas par rapport aux autres lorsque nous nous concentrons sur nos soins personnels. Au lieu de cela, nous honorons les deux. Vous voyez ces masques à oxygène qui tombent du plafond de l’avion lorsque celui-ci traverse de fortes turbulences ? On vous dit toujours de mettre votre propre masque avant d’aider une autre personne, savez-vous pourquoi ? C’est parce que si votre oxygène est coupé, vous ne pourrez jamais sauver qui que ce soit.

Prendre soin de soi-même ne veut pas dire ignorer les besoins des autres, mais plutôt faire le plein afin de ne pas arriver vidés pour les autres. Prendre soin de soi, c’est tout aussi  bien prendre soin de ceux que nous aimons, que nous soutenons et dont nous nous soucions que de nous-mêmes.

Laissez cette idée faire son effet et écrivez-la sur un support auquel vous ne pouvez pas échapper ou que vous ne pouvez pas cacher. Faites-en votre permission écrite, ou mieux encore, votre ordonnance en tant que soignant, et ce dès maintenant. Les soins personnels sont un service essentiel pour tous les soignants et les aidants, et il faut protéger ce geste et l’inscrire de nouveau en haut de nos listes de choses à faire.

SOINS PERSONNELS AUTHENTIQUES ET VIABLES

On me demande souvent : « Comment puis-je trouver du temps et de l’espace pour m’occuper de moi-même alors que j’ai à peine le temps de faire quoi que ce soit en ce moment ? »

L’autre chose qui est devenue tragiquement limpide, c’est que bon nombre de personnes ne savent pas à quoi ressemblent les soins personnels pour elles. Si vous ne saisissez pas ce que cela signifie pour vous, comment allez-vous en faire une priorité ?

La partie authentique de l’expression « soins personnels authentiques et viables » signifie qu’il faut faire une introspection et se demander ce qu’il nous faut vraiment pour faire le plein, plutôt que d’imiter les versions de soins personnels que les autres mettent en place. Personne ne sait mieux que vous ce dont vous avez besoin et ce qui est réaliste pour vous (c.-à-d. viable).

Se demander « De quoi ai-je vraiment besoin maintenant ? » est différent de se demander ce que vous voulez. Vous voudrez peut-être recourir à un mécanisme d’adaptation inutile et nuisible lorsque ce dont vous avez vraiment besoin, c’est de vous reposer. Vous voudrez peut-être vous asseoir devant la télévision pendant des heures alors que ce dont vous avez vraiment besoin, c’est de bouger pour relâcher la tension. Les véritables soins personnels consistent à prendre soin de ses véritables besoins. 

Pour moi, les soins personnels réguliers comprennent l’acupuncture, le yoga-Nidra, le sommeil, la méditation et bouger, habituellement en marchant dehors à l’air frais, ou même danser avec ma fille ou seule pour libérer l’énergie découlant de la tension.

Lorsque j’éprouve de l’usure de compassion, je sais que je dois me taire et rendre mon monde plus petit pendant un certain temps. Cela ne veut pas dire que j’exclus les gens; cela m’oblige à donner une voix à mes besoins et à faire savoir à mon entourage où j’en suis. Je ne suis peut-être pas aussi réactive ou bavarde pendant un temps, mais je me permets de prendre cet espace aussi longtemps que nécessaire pour faire le plein d’énergie.

L’excuse « Je n’ai pas le temps » peut vous sembler une dure réalité. Mais si vous vous remettez vraiment en question, vous verrez peut-être comment cette idée sabote votre capacité à prendre soin de vous. Lorsque nous redéfinissons les soins personnels comme un élément essentiel du soin des autres, cela ouvre habituellement une porte.

Si vous êtes toujours bloqué, essayez de donner un nouveau nom aux soins personnels. Réservez du temps dans votre calendrier pour vos soins personnels, peu importe votre version, et donnez-leur un nom qui vous rappellera ce qui est vraiment en jeu, par exemple « heure de recharge » ou « faire le plein pour les autres ». Donnez-leur un sens en leur accolant une étiquette qui reconnaît que les soins que vous vous donnez sont aussi des soins que vous donnez aux personnes dont vous vous souciez. Donner à ces choses un nom que l’on peut soutenir nous permet de les protéger en posant des limites non négociables.

DEVENIR DES AIDANTS AUTO-COMPATISSANTS

Au début de la pandémie, j’ai assisté à une conférence virtuelle avec l’auteure et conférencière Elizabeth Gilbert, lors de laquelle elle a décrit la différence entre l’empathie et la compassion. En voici sa description :

  • Empathie = si je ressens votre douleur, je ne peux pas vous aider à la surmonter parce qu’en ce moment même, je souffre et je ne suis pas en mesure d’aider.
  • Compassion = réserver de l’espace pour la douleur d’autrui sans l’assumer soi-même.

Toutefois elle a fait la mise en garde suivante : « En ces temps où les besoins dépassent nos ressources, remplacez l’empathie par la compassion. »

L’empathie, c’est se trouver dans l’arène avec la personne qui lutte. La compassion, c’est tenir la personne qui se trouve dans l’arène, la soutenir et se soucier d’elle, mais sans souffrir soi-même au plus profond.

Il est important de se demander où nous en sommes et de reconnaître quand l’empathie nous fait souffrir. Si vous vous retrouvez à assumer la douleur des autres, essayez d’utiliser cette image de faire ce que vous devez faire (prendre soin de vous-même) pour sortir de l’arène, et consacrez plutôt de l’espace pour ces autres.

L’autocompassion, c’est la façon dont vous consacrez de l’espace pour vous-même. En vous appuyant sur cette image, vous pouvez réserver de l’espace pour vous-même tout en en réservant aussi pour les autres.

Lorsque vous avez de la compassion pour vous-même, vous validez votre propre expérience et en reconnaissez ses effets sur vous. Ce qui est vrai pour vous pourrait comprendre l’accablement, le ressentiment et même le sentiment d’être écrasé par les choses que vous assumez. Se juger pour ces dures vérités augmente encore plus la détresse. Un élément crucial de l’autocompassion en ce moment consiste à valider nos dures vérités sans les juger ou les minimiser.

Ces jours-ci, j’entends beaucoup de clients me parler du bon côté des choses, me dire qu’au moins, ils ne sont pas malades, que d’autres personnes connaissent des situations bien pires, qu’ils ont de la chance d’avoir encore un emploi même s’ils ont du mal à prendre soin de leur famille, etc.

  • Nos petits bonheurs ne nient pas nos expériences réelles des difficultés actuelles. Nous pouvons valider nos luttes tout en étant reconnaissants pour le bien présent dans notre vie. L’un n’efface pas l’autre.
  • Reconnaître que nos défis sont difficiles sans nous efforcer de les résoudre ou nous juger pour les avoir est un acte d’autocompassion.
  • Soyez un soignant autocompatissant en vous demandant ce que vous avez besoin d’entendre dans les moments de lutte et en vous offrant ces mots, en vous parlant avec la même bienveillance aimante que vous utiliseriez avec un ami.

RESPONSABILITÉ ET QUESTIONS DIFFICILES

Porter le poids du monde et assumer nos propres responsabilités peut nous amener à une vision déformée de ce que vous devez réellement prendre en charge. Voici quelques questions essentielles à vous poser : de quoi suis-je réellement responsable ?

De quelle manière suis-je en train d’accroître mon sens des responsabilités et d’ajouter des fardeaux ou des tâches supplémentaires à ma charge de travail ?

Quels sont les fardeaux qu’il ne me revient pas de porter ? 

Soyez honnête avec vous-même et demandez-vous quels fardeaux peuvent raisonnablement être retirés, partagés ou transférés à quelqu’un d’autre, même temporairement. Lorsque vous êtes épuisé, les à-côtés doivent disparaître. Cette énergie maintenant disponible peut vous servir à prendre soin de vous-même.

Réfléchissez aux comportements auxquels vous recourez pour vous ressourcer en vous demandant : « S’agit-il de soins personnels, d’instinct de conservation et/ou de recharge, ou s’agit-il d’une mesure d’adaptation autodestructrice ? » Parfois, nous ne pouvons pas faire la différence tant que nous ne nous posons pas des questions difficiles.

Enfin, si vos mécanismes d’adaptation sont destructeurs si le fardeau à porter est vraiment insupportable et que vous avez du mal à faire le plein et à vous protéger, de grâce, demandez de l’aide. La thérapie, le counseling et les réseaux de soutien font aussi partie des soins personnels essentiels si et lorsque nous avons besoin de ces ressources.

JENNY TRYANSKY, Coach certifiée en développement personnel, Jenny Tryansky est une coach professionnelle certifiée en co-activité établie à Toronto, au Canada. Elle travaille virtuellement avec des clients dans toute l’Amérique du Nord en adoptant une approche globale de la vie et de la personne. Jenny est spécialisée dans le travail avec des personnes très performantes qui se critiquent elles-mêmes sans merci. Elle utilise la pratique de l’autocompassion dans son travail de coaching, aidant les gens à retrouver la confiance, la clarté et l’acceptation de soi nécessaires pour atteindre leurs objectifs et concrétiser leurs aspirations. Son atelier « Working With Your Inner Critic to Live, Work and Lead with Confidence », qui a fait ses preuves, offre un soutien aux employés et aux personnes aux prises avec le syndrome de l’imposteur et le sentiment d’être un moins que rien. Cet atelier a été bien accueilli dans des environnements influents comme Google Canada. Pour obtenir plus de renseignements visitez les pages suivantes Facebook pageLinkedIn profile or www.jennytryansky.ca.