Partagez ce billet

L’expérience d’une travailleuse de la santé en première ligne dans la lutte contre la COVID-19

Questions et réponses en compagnie d’une infirmière de salle d’urgence agréée de Toronto*

*Pour des raisons de protection de la vie privée, la personne a demandé à rester anonyme

Comment se déroulait une journée typique pour vous avant la pandémie de COVID-19, et comment l’épidémie a-t-elle affecté votre travail quotidien ?

La pandémie a certainement bouleversé mon travail au quotidien. Je ne peux plus autant socialiser. Ma vie se résume au travail et à la maison. De nombreuses collègues infirmières aimaient se rencontrer en dehors de leurs fonctions. Nous avons besoin de nous changer les idées, mais c’est difficile de le faire en ce moment. Les nouvelles et les médias sont omniprésents, et la COVID-19 est devenue le seul sujet de conversation au travail. Donc en ce moment, la situation devient de plus en plus difficile et il y a beaucoup de frustration ressentie.

Comment peut-on décrire le climat qui règne parmi vos collègues ?

Le climat est changeant. D’un côté, nous travaillons en équipe dans un esprit de camaraderie où nous nous aidons tous mutuellement, ce qui contribue au soutien moral. Cependant, il y a également une crainte qui circule, puisqu’il y a maintenant des gens plus malades qui arrivent à l’hôpital et nous craignons d’être infectés – ce qui peut arriver sans aucun symptôme apparent – pour ensuite contaminer les membres de nos familles. Il y a beaucoup de peur quand nous ne savons pas si nous sommes suffisamment en santé pour voir une autre personne, donc la plupart d’entre nous se sont isolés de tout le monde.

Les gens qui ont une famille à la maison trouvent cela difficile, car ils sont confinés dans une pièce. Alors, le climat du milieu de travail est très apprécié puisqu’il permet un peu de socialisation et de soutien moral. Tout le monde se sent un peu dépassé à mesure que la situation progresse, car même s’il est agréable que les gens nous apprécient, il est difficile de voir que certaines personnes ne suivent pas les protocoles. Nous sommes tous dans la même situation : nous ne pouvons pas voir nos familles et nous ne faisons que travailler. Pourtant, il y a des gens qui ne prennent pas cela au sérieux.

Comment cela a eu des répercussions sur le plan émotionnel ?

Jusqu’à la semaine dernière, j’avais encore le sentiment de faire une différence et qu’il y a un objectif à ce que je fais. Mais je pense qu’au fil du temps, les changements qui surviennent au quotidien dans le système de la santé et les hôpitaux font qu’il est réellement plus difficile de garder le cap sur le plan émotionnel sans le soutien de ma famille, de mes amis [ou] sans même faire de sport. Je suis très affectée. Quand je vais au travail et que j’entends des choses comme la nécessité de rationner nos fournitures ou ressentir la crainte qu’une personne peut éprouver, je rentre à la maison très déprimée et me sentant « jetable ». Mais je pense que mes collègues sont incroyables. Nous nous soutenons mutuellement, nous parlons et constituons un système de soutien les uns pour les autres. Cela est très utile.

Comment cela a-t-il eu des répercussions sur les membres de votre famille ?

Comme beaucoup de mes collègues, je vis seule. Cela fait plus d’un mois que je n’ai pas pu aller voir ma famille. Alors, cela a été très difficile. Nous sommes très proches, mais je ne pouvais pas me résoudre à visiter ma famille et à les mettre en danger de quelque manière que ce soit, sachant que toute personne travaillant à l’hôpital présente un haut risque. J’ai une grand-mère âgée de plus de 80 ans souffrant de problèmes respiratoires. Cela justifie en grande partie la raison pour laquelle je ne pourrai pas rentrer chez moi avant un mois ou deux.

Qu’est-ce qui vous rend optimiste en ce moment ?

De nombreuses choses se passent en ce moment sur les médias sociaux parmi lesquelles on retrouve des dons d’équipements de protection individuelle. Chaque fois qu’une personne exprime son appréciation à notre égard ou des mots pour nous soutenir moralement, je me sens optimiste. Je pense que ces petites choses comptent vraiment. Parfois, je ne réalise pas que je suis mal en point jusqu’au moment où une personne me dit « merci » ou « nous allons passer à travers ».  Mes collègues apportent de la nourriture et rigolent même si l’envie n’y est pas. Cela me rend très optimiste. Cela contribue à me changer les idées. De plus, les personnes qui suivent les protocoles et s’assurent que d’autres personnes le font aussi me rendent optimiste. Le fait que beaucoup de gens comprennent les conséquences et la gravité de la situation et nous assistent à aider d’autres personnes. Cela me fait beaucoup de bien. 

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?

L’incertitude quant à la façon dont les choses vont se dégrader avant de pouvoir s’améliorer. De plus, je pense que l’une des choses les plus graves est le manque d’uniformité dans l’information à laquelle les gens ont accès, en particulier les personnes qui ne travaillent pas dans le système de la santé et qui utilisent à l’extérieur de l’équipement qui n’a pas besoin d’être utilisé à l’extérieur. Par exemple, un masque N95 est réservé aux prestataires de soins de santé, mais en me rendant au travail, je vois des gens dans la rue en porter avec des gants. [Ils] utilisent les gants pour toucher leur visage. Il s’agit d’une chose qui m’inquiète puisqu’on ne peut pas empêcher le virus de se propager de cette façon. La seule façon d’arrêter la propagation du virus est de rester chez soi ou de vous désinfecter les mains si vous devez sortir. Lorsque nous avons des conversations entre collègues, nous remarquons tous ce phénomène à l’épicerie par exemple. Je ne pense pas que les gens comprennent la façon de maintenir cette hygiène et de s’isoler correctement.

Faites-vous quelque chose pour votre santé mentale ? Si oui, que faites-vous ?

Dernièrement, j’ai commencé à courir dehors. J’avais tellement d’énergie à dépenser, je ne pouvais pas dormir sans avoir rien fait. Alors, j’ai décidé de courir le matin quand c’est calme, sans personne aux alentours et qu’il fait beau. J’ai essayé de faire des séances de yoga à la maison avant le coucher et au réveil. Cela a été vraiment utile. Je me suis adonnée aux appels vidéo. Je ne suis pas du tout une adepte du téléphone ou de la technologie, mais j’ouvre une session dans Zoom et j’appelle mes amis en vidéo, juste pour socialiser.

Où trouvez-vous des moments de joie dans votre journée ?

Nous aimons quand on nous offre de la nourriture gratuite ! Ce moment-là est vraiment joyeux. J’aime me rendre au travail parce que je prends un peu d’air frais, et cela me permet de passer du temps en dehors de chez moi et de l’hôpital. J’aime aussi faire de la méditation et du yoga.

Qu’est-ce qui vous inspire ou vous donne de l’espoir en ce moment ?

Je suis très inspirée par mes collègues infirmières et médecins, et par tous ceux qui travaillent [dans] les services essentiels en ce moment parce que tout le monde met sa famille en danger, va travailler et fait de son mieux. Même parmi mes collègues, il y a des infirmières et des médecins qui sont tellement passionnés par tout ce qui se passe, et ils se défendent mutuellement, et cela m’inspire beaucoup. C’est la meilleure chose que je puisse demander à ce moment-ci.

Quels conseils donneriez-vous à d’autres travailleurs dans le domaine de la santé qui, comme vous, sont en première ligne ?

Continuez à faire un petit bilan personnel. Puisque nous ne faisons que travailler constamment, il est vraiment [facile] de se laisser prendre par la négativité ou les médias. Cela devient accablant et effrayant, et on ne s’en rend pas nécessairement compte tout de suite. Le fait de faire un bilan personnel a été un excellent moyen d’évaluer mes émotions et mon état mental, et de me préparer à reprendre le travail le lendemain.