La gestion de la dépendance durant la crise en lien avec la COVID-19

Questions et réponses en compagnie du Dr Adi Jaffe

Quels sont les plus grands défis auxquels une personne dépendante en isolement est confrontée ?

Ils sont assez semblables à ceux vécus par la plupart d’entre nous en isolement : l’interruption de l’accès à ce que nous tenons normalement pour acquis. Les personnes qui consomment habituellement de la drogue, de l’alcool ou qui ont des comportements compulsifs tentent de composer avec le stress, la dépression, l’anxiété et le sentiment d’inadéquation. La lutte acharnée que nous menons en ce moment (cette crise) a éliminé les approches traditionnelles en matière de soutien. Beaucoup de gens finissent par compter encore plus sur le peu de moyens dont ils disposent pour faire face à la situation, ce qui peut entraîner une augmentation de la consommation d’alcool, de drogues, de pornographie, etc.

Quels sont les risques encourus par les personnes souffrant de graves dépendances qui doivent effectuer un sevrage brutal ?

Pour toutes personnes luttant contre un usage intensif d’alcool, de benzodiazépines (Valium, Ativan, Xanax) ou d’opiacés, il ne fait aucun doute que le sevrage – l’arrêt de la consommation – peut entraîner toute une panoplie de complications physiques. Vous pouvez avoir des crises, si vous avez consommé de fortes doses durant une longue période. Il y a un risque d’avoir des crises de grand mal et de mourir à cause du sevrage. C’est l’une des raisons pour lesquelles la plupart des régions ont gardé les magasins d’alcool et de spiritueux ouverts.

Dans une certaine mesure, nous nous trouvons de l’autre côté. Ce que je veux dire par là, c’est que nous sommes confinés depuis environ deux semaines en Amérique du Nord. Normalement, nous nous attendons à ce que des symptômes se présentent durant les trois ou quatre premiers jours d’un sevrage brutal. Donc, si vous avez passé cette phase, cette situation ne vous concerne pas vraiment. Mais, si vous êtes en train de mesurer votre consommation d’alcool ou de la réduire pour ne pas avoir à composer avec des crises, il serait très important de bien vous occuper de cela.

Cela pourrait être une occasion de consulter votre prestataire de soins primaires ou votre médecin pour lui demander une aide ponctuelle afin d’aider à minimiser les symptômes de sevrage ou peut-être même à les éliminer.

Est-il possible que le stress en lien avec la pandémie causé par la perte d’emploi et l’isolement puisse provoquer une rechute chez certaines personnes ?

Absolument. J’ai entendu de nombreuses histoires, non seulement en lien avec la rechute, mais sur l’exacerbation de la consommation. Les gens sont isolés. Ils n’ont presque rien à faire, ce qui peut créer un niveau d’ennui très élevé. Ajoutez à cela une perte d’emploi et cela peut susciter des sentiments d’impuissance et de désespoir, une anxiété et un stress importants. Pour des gens aux prises avec un problème de dépendance, cela peut vouloir dire de se tourner davantage vers la consommation de pilules, d’alcool, de drogues et d’autres stratégies d’adaptation malsaines et inadaptées parce qu’ils n’ont pas accès à beaucoup de soutien.

Beaucoup d’entre nous, y compris les enfants, passent encore plus de temps sur nos écrans. Risquons-nous de développer ou d’aggraver la cyberdépendance, et si oui, comment pouvons-nous l’atténuer ?

Je pense qu’en ce moment, nous devons nous laisser un peu d’espace. Lorsque l’on considère les problèmes liés à la dépendance, il faut tenir compte de la biologie, la psychologie, l’environnement et la spiritualité. Il y a un facteur de stress psychologique environnemental incroyable qui se produit. Donc effectivement, les gens se tournent de plus en plus vers les écrans, mais je ne sais pas si nous les utilisons de manière inadaptée alors que c’est l’une des principales sources d’adaptation dont nous disposons actuellement. Je m’assois et je parle à plusieurs dizaines de personnes presque tous les jours par l’entremise de Zoom et FaceTime. Les gens organisent des réunions de groupe en utilisant ces voies.

Je pense que la question est de connaitre la raison derrière l’utilisation des écrans. Si vous les utilisez d’une façon constructive pour aborder les problèmes environnementaux et psychologiques que vous vivez en ce moment, alors ce n’est qu’un outil. Si vous commencez à vous en servir pour vous distraire, la pornographie, le jeu et les jeux d’argent peuvent entrer en jeu. Cette utilisation des écrans pourrait certainement avoir des répercussions négatives à plus long terme. Mais, je pense qu’en ce moment, il faut légèrement assouplir certaines des règles établies pour les enfants et les adultes. Il s’agit d’une situation inconnue. Personne n’a jamais vécu une telle situation auparavant. Le fait de se comporter comme s’il s’agissait d’un jour comme un autre ne serait pas si judicieux.

Que diriez-vous pour soutenir une personne qui vit des moments difficiles en ce moment ?

Lorsque nous travaillons sur le sentiment de joie et de satisfaction dans la vie quotidienne, certains facteurs doivent exister. L’absence de ces facteurs peut vraiment prédire ce que nous ressentons par rapport à soi-même. C’est l’analogie que nous avons tous déjà entendue : appartenez-vous aux gens qui disent que le verre est à moitié plein ou ceux qui pensent que le verre est à moitié vide ? Mais, l’élément manquant à la conversation est de savoir ce qu’est le verre lui-même. Afin d’être prêt à accepter la joie, le contentement et la satisfaction dans votre vie, le verre doit être conçu de manière à assurer la sécurité, la subsistance et l’abri. L’absence de ces éléments crée une fuite dans le verre même si vous le remplissez de joie.

Beaucoup de gens sont aux prises avec des problèmes en lien avec l’abri, la sécurité et la subsistance. Alors, le premier conseil serait de concentrer vos efforts sur ces éléments. Vous pourriez perdre certains éléments de confort que vous aviez normalement, mais assurez-vous que l’on s’occupe de vous.

J’invite tout le monde à prendre un peu de recul et à ne pas trop s’attarder sur la situation d’ici quelques mois, car il y a tant d’inconnues. Créez plutôt une prévisibilité dans les choses que vous pouvez contrôler. Établissez une routine quotidienne. Prévoyez du temps pour du mouvement, la nourriture, l’exercice, la méditation (si cela fait partie de votre environnement, et cela devrait probablement l’être durant cette période). Structurez votre journée, même si vous êtes confiné dans votre appartement. Cette structure apportera une certaine prévisibilité et un certain élément de confort dans votre vie quotidienne, en plus de vous réveiller le matin, de voir le nombre de personnes décédées et d’essayer de réagir à cela. Les rituels renforcent le sentiment de sécurité. Même si vous ne savez pas ce qui se passera dans trois mois, vous savez ce qui se passera à 15 heures aujourd’hui puisque vous avez instauré une routine quotidienne bien structurée et cela vous apportera beaucoup.

Comment une personne peut-elle accéder à des réunions de soutien comme AA (Alcooliques Anonymes) ou NA (Narcotiques Anonymes) ?

La bonne nouvelle, c’est que tout est offert en ligne. Il n’y a presque pas de réunions en personne.

Si vous allez à NA, AA ou Smart Recovery de votre secteur, il y aura inévitablement des réunions en ligne, mais ce qui est bien, c’est que vous n’avez même plus besoin de vous limiter à votre secteur maintenant. Vous pouvez consulter en ligne les réunions Smart Recovery et y participer à partir de n’importe où dans le monde, il suffit d’ajuster votre fuseau horaire. Il en va de même pour AA et NA. La chaîne de baladodiffusion IGNTD compte sept groupes de soutien en ligne et en direct [en anglais seulement]. Elle offre deux semaines de soutien gratuitement à toutes personnes intéressées, car tout le monde a besoin d’aide en ce moment.

Faites attention aux personnes que vous suivez sur Internet pour obtenir des ressources d’auto-assistance. Je peux presque vous garantir que ces personnes offrent des choses gratuites ou pas chères. Plusieurs grands noms, dont Oprah et Deepak Chopra offrent des ressources gratuites.

Que peuvent faire les conjoints ou les membres de la famille pour soutenir une personne qui souffre d’une dépendance ?

Il s’agit d’un énorme problème en ce moment. Les familles qui étaient physiquement éloignées auparavant éprouvent des difficultés avec le confinement [le rapprochement obligatoire]. Les dépendances peuvent devenir problématiques et être au cœur des conflits et des difficultés au sein d’une famille.

Il n’est pas facile de savoir comment aborder une personne assise chez vous en train de boire toute la journée, alors que vous ne voulez pas qu’elle boive. Mais il existe des outils, et des experts dans le domaine qui ont les moyens pour vous aider à y faire face. De nombreuses ressources en ligne sont offertes gratuitement ou à un coût moindre à l’heure actuelle.

Souvent, des membres de la famille disent : « bah, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec mon proche ». Il y a quelque chose qui ne va pas chez la personne aux prises avec des problèmes de dépendance. Ces personnes ont besoin d’aide. Mais, je suis ici pour vous dire que vous avez aussi besoin d’aide. Regardez à l’intérieur de vous. Avez-vous besoin d’aide pour communiquer avec votre proche, pour savoir comment l’amener à se trouver dans le bon état d’esprit ou l’encourager à se concentrer sur la positivité ? Avez-vous besoin de soulager votre anxiété, dépression et stress afin d’être au meilleur de votre forme lorsque vous abordez l’être cher ?

Quand vous êtes en avion, on vous dit de mettre votre masque avant d’assister quelqu’un d’autre. Il y a une leçon importante à tirer : si vous n’êtes pas en mesure de vous soutenir, vous ne serez pas en état d’aider qui que ce soit. Il n’est pas vraiment pertinent d’aider une personne aux prises avec une dépendance dans votre entourage si vous vous effondrez, alors assurez-vous d’aller chercher l’aide dont vous avez besoin.

Que conseillez-vous aux personnes qui craignent que la pandémie puisse déclencher ou causer une dépendance ?

Il faut voir vos activités quotidiennes du moment comme étant toujours importantes à la personne que vous serez pour le restant de votre vie après cette crise. Si le fait de regarder la télévision de façon excessive, de consommer plus d’alcool qu’à l’habitude, de fumer plus de marijuana, peu importe le moyen que vous utilisez, vous permet de composer avec votre dépendance, je vous conseille de vous laisser un peu d’espace et de vous accorder une certaine latitude. Ne croyez pas nécessairement que tout ce que vous faites en ce moment se répercutera sur le reste de votre vie lorsque ces restrictions seront levées.

Il est important de comprendre que vous n’allez pas prendre des habitudes. Si en ce moment votre consommation d’alcool augmente, vous pouvez utiliser des moyens rapides pour y remédier. Je conseille à mes clients aux prises avec des problèmes de boissons de les diluer, de les affaiblir ou d’alterner en buvant de l’eau. Restez bien hydraté. Essayez d’alterner les jours où vous consommez de la boisson et ceux où vous n’en consommez pas. Les fumeurs peuvent appliquer la même technique. De cette manière, il est moins probable que vous soyez aux prises avec des difficultés une fois la crise terminée. Cela est particulièrement vrai pour des substances qui peuvent causer une dépendance physique comme les pilules opiacées et les benzodiazépines. Cela pourrait être un autre problème à gérer plus tard.

Je veux encourager tout le monde à comprendre que cette crise se terminera à un moment donné. Nous ne savons peut-être pas exactement quand ou à quoi la situation ressemblera à la fin, mais nous avons confiance qu’elle se résoudra. Comme tant de fois dans l’histoire de l’humanité où l’on pensait ne jamais pouvoir revenir à une vie quotidienne normale, donnez à cette situation quelques années et vous la percevrez sous un angle complètement différent.

Le Dr Adi Jaffe est titulaire d’un doctorat en psychologie de l’Université de Californie, Los Angeles (UCLA). Il donne des cours à l’UCLA spécifiquement sur la dépendance, les statistiques de recherche ou la psychologie biologique et les neurosciences comportementales de manière plus générale. Reconnu pour ses écrits universitaires et en ligne, les opinions du Dr Jaffe sur la dépendance et ses recherches sur le sujet ont été largement publiées dans des revues universitaires, des magazines et des sites Internet populaires. Il a participé à plusieurs émissions de télévision, notamment Good Morning America, The Dr Oz Show, The Doctors et Larry King Now, ainsi qu’à de nombreux documentaires traitant de sujets d’actualité sur la dépendance. Apprenez-en plus sur lui et son travail aux adresses www.adijaffe.com et www.igntdrecovery.com.