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Être seuls ensemble : une pandémie sociale à l’ère de la COVID-19

Par Dre Nasreen Khatri, Ph.D., psychologue clinicienne agréée, gérontologue et neuroscientifique

En tant que psychologue clinicienne et neuroscientifique, on me pose souvent des questions à propos de la solitude. Qu’est-ce que c’est ? Qui en souffre ? La solitude est-elle réellement mauvaise pour la santé et si oui, pourquoi ? Que pouvons-nous y faire ?

Maintenant plus que jamais, alors que nous observons la distanciation sociale due à la COVID-19, il est essentiel que nous apprenions les faits et que nous développions des mécanismes pour nous adapter à cette solitude.

Qu’est-ce que la solitude ?

La solitude est une émotion que le chercheur John Cacioppo appelle la « douleur sociale ». C’est ce sentiment que nous ressentons lorsque nous nous trouvons désemparés ou anxieux suite à un manque de contact humain lorsque nous le voulons ou en avons besoin.

Selon la Dre Julianne Holt-Lunstad, la solitude comporte 3 aspects :

  • Structurel : présence ou absence des autres
  • Fonctionnel : ce que les relations nous apportent (ex : les époux, les frères et sœurs)
  • Qualitatif : la valence positive de ces relations

Autrement dit, les relations doivent exister (aspect structurel), remplir un rôle approprié (aspect fonctionnel) et être principalement positives (valence) afin de maintenir la solitude à distance.

Qui est seul ?

Tout le monde se sent parfois seul. C’est une réponse plutôt saine, suite à un besoin non satisfait et c’est la façon qu’ont l’esprit et le corps d’indiquer que nous avons besoin d’avoir un contact social et de la compagnie. Cependant, quand la solitude survient souvent ou qu’elle devient chronique, elle peut avoir des effets néfastes sur la santé physique, cognitive et émotionnelle.

Actuellement, la recherche montre que la solitude augmente et atteint un niveau sans précédent. En 30 ans, le taux de solitude en Amérique du Nord a doublé. Selon l’Association des personnes retraitées (Association of Retired People – AARP), 40 % des adultes de plus de 45 ans déclarent se sentir seuls. Bien que nous associions souvent la solitude aux personnes âgées, l’un des groupes qui ressent le plus de solitude est celui des 15 à 30 ans. 70 % des étudiants de première année à l’université et au collège affirment ressentir de la solitude.

Pourquoi la solitude est-elle en augmentation ?

Quelques facteurs menant à la solitude ont été identifiés : les taux croissants de personnes qui vivent seules, qui se marient et qui ont des enfants tardivement (ou qui décident de ne pas en avoir du tout), qui déménagent loin de leur famille et de leurs amis pour leurs études et leurs carrières, ainsi que certains aspects de la technologie et des réseaux sociaux.

Pourquoi la solitude est-elle néfaste ?

La solitude fragilise la santé de deux façons.

Sur le plan biologique, les êtres humains sont des êtres sociaux par nature. L’isolement social lié à la solitude augmente les niveaux de cortisol (hormone du stress) chez les individus. Des niveaux de cortisol élevés de façon chronique peuvent être dévastateurs pour la santé physique, émotionnelle et cognitive, y compris l’augmentation des taux de maladies cardiaques, d’anxiété, de dépression et de démence.

En fait, la solitude peut être aussi mauvaise pour la santé que fumer 15 cigarettes par jour et elle augmente le risque de décès de 50 %.

Deuxièmement, être entouré réduit le niveau des hormones de stress, nous donne un soutien social, du sens et du plaisir et nous permet d’affronter la vie de façon saine. L’isolement peut conduire à des moyens plus malsains de faire face (par exemple, trop manger, boire, fumer) qui nuisent à notre santé.

La solitude au travail

La solitude au travail est répandue. La solitude au travail peut augmenter le taux d’absentéisme et de présentéisme (manque d’implication) et nuire à la productivité, aux performances, à la créativité, au raisonnement et aux prises de décisions.

Certains facteurs du monde du travail moderne tels que les longues heures de travail, les limites floues entre le travail et la vie personnelle, le travail à distance et le changement fréquent d’emploi, s’ajoutent au sentiment de solitude des employés.

La bonne nouvelle c’est qu’il y a de nombreuses mesures qui peuvent être prises pour lutter contre la solitude !

10 conseils pour combattre la solitude

  1. Prenez conscience de votre solitude. Notez vos pensées et vos sentiments et essayez de découvrir les manques dans votre expérience sociale.
  2. Prenez du recul. Examinez comment nos structures sociales changeantes favorisent la solitude. En raison d’éléments comme le mariage tardif, le divorce, les déménagements pour le travail ou les études, certaines personnes se retrouvent souvent désemparées. Et c’est encore plus vrai actuellement en raison de la distanciation sociale obligatoire, et il est naturel de ressentir une augmentation de la solitude alors que nous sommes peut-être séparés de notre famille et de nos amis. Soyez indulgents avec vous-mêmes et sachez qu’il n’y a rien d’anormal en vous.
  3. Soyez socialement créatifs face aux changements causés par la COVID-19. Être créatif et trouver de nouveaux moyens de travailler et de maintenir le contact avec les autres est essentiel. Prévoyez du temps pour rencontrer votre famille, vos amis et collègues par le biais d’appels téléphoniques, d’appels Skype, de face à face, de courriels, de messages textes ou encore en leur envoyant une bonne vieille lettre à l’ancienne! Ce sont les petits gestes qui comptent : partager une blague, des images et de la musique.
  4. Faites de vos relations une priorité. Rien ne remplace le développement et le maintien de liens, aussi petits soient-ils (pensez à des conversations de 10 minutes avec un ami). Vous porter volontaire ou rejoindre un groupe d’intérêt personnel (par exemple un club de jeu ou un club de lecture virtuel) sont autant de façons de socialiser en respectant la distanciation sociale.
  5. Faites du sommeil une priorité : des études montrent qu’une bonne nuit de sommeil nous aide à nous sentir moins seuls et à être mieux équipés pour profiter de la journée.
  6. Faites bon usage de votre temps personnel. Tout comme le contact avec les autres est essentiel, il est important de passer du temps seul pour recharger nos batteries que ce soit en étant au contact de la nature, en s’adonnant à des loisirs ou en pratiquant la pleine conscience pour se sentir confortable et profiter d’une solitude saine. A l’ère de la COVID-19, nous pouvons planifier comment nous voulons que nos relations soient une fois la pandémie terminée. C’est un moment où nous pouvons rêver, réfléchir et planifier l’optimisation de nos relations maintenant et une fois la pandémie terminée.
  7. Pratiquez la relaxation : même si ce n’est que quelques minutes par jour, faire des exercices de respiration, s’étirer légèrement, faire du yoga, de la méditation, tenir un journal et pratiquer d’autres activités douces calment le corps et l’esprit.
  8. Faites de l’exercice. L’exercice quotidien, à l’intérieur ou à l’extérieur, améliore la santé physique, émotionnelle et mentale notamment en diminuant la solitude et en améliorant votre humeur.
  9. Profitez de la nature. La recherche montre que nous sommes en meilleure santé lorsque nous sommes proches de la nature. Si vous ne pouvez pas sortir, vous pouvez essayer de faire un peu de jardinage ou acheter des plantes, des herbes et des fleurs pour votre domicile.
  10. Faites preuve de gratitude. Faire le bilan et être reconnaissant pour les connections et les relations que nous avons dans nos vies crée un état d’esprit ouvert et confiant qui facilite la naissance de nouvelles relations.

N’ayez pas peur de rester en contact avec votre équipe médicale si vous en ressentez le besoin. Le système de santé a dû s’adapter en raison de la COVID-19 et de nombreux fournisseurs de soins de santé sont disponibles par téléphone ou par le biais de la technologie. Ne laissez pas des problèmes mentaux, cognitifs ou physiques empirer.

Dre Nasreen Khatri est une psychologue clinicienne agréée primée, gérontologue, neuroscientifique et éducatrice avec plus de 15 ans d’expérience professionnelle. Diplômée de et formée à l’Université McGill, au CAMH et à Baycrest, elle est chercheuse au Rotman Research Institute (Baycrest/Université de Toronto). Elle étudie l’impact de la maladie mentale sur le cerveau vieillissant et innove dans les traitements non-médicamenteux de la dépression et de l’anxiété. Dre Khatri consulte les secteurs public et privé sur la santé mentale sur le lieu de travail, le développement d’applications et le leadership. Elle a réalisé plus de 400 présentations, est conseillère en santé mentale (Bell Cause pour la cause, E-Mentorat féminin, The Women’s Brain Health Initiative, l’Institut Jane Goodall) et elle a été citée par CBC, CTV, le Globe and Mail, le Wall Street Journal et 20 autres médias. Elle est vice-présidente du conseil d’administration du Women, Leadership and Philanthropy (WLP) de McGill. Dre Khatri est une experte LifeSpeak.