Comment parler de racisme et de discrimination aux enfants

Séance de questions et réponses avec la Dre Kira Banks, psychologue et créatrice de l’atelier Raising Equity*

La mort de George Floyd des mains de la police et l’omniprésence du racisme font couler beaucoup d’encre dans les médias. Comment aborder la conversation avec nos enfants?

Je pense qu’il est important que les parents fournissent des réponses adaptées à l’âge des enfants. Selon la quantité de nouvelles à laquelle ils sont exposés, certains enfants ne sont peut-être pas au courant du meurtre de George Floyd. S’ils sont préadolescents et s’ils ont un compte Instagram, ils le verront. Il est donc important d’avoir une conversation pour pouvoir les guider et pour qu’ils ne se renseignent pas uniquement dans les médias sociaux. 

Élargissez [la discussion]. Elle ne doit pas porter seulement sur George Floyd, mais elle doit inclure le racisme et la brutalité policière en tant que système. Il ne s’agit pas d’une conversation ponctuelle. C’est un peu comme lorsqu’on parle de consentement à nos enfants. Nous ne le faisons pas en une seule fois, mais au fil du temps. 

Si vous avez un adolescent qui est suffisamment âgé et qui voit un reportage ou un article sur ce sujet dans les médias, [la discussion commencera par] « c’est scandaleux » et « les policiers ne devraient pas agir de la sorte ». Mais nous devons également parler du fait qu’il ne s’agissait pas d’un seul agent qui avait le genou sur le cou de la victime. De nombreux agents se tenaient complices. [Il faut aussi que la conversation porte sur] la complicité. C’est l’occasion d’engager des conversations plus élargies sur l’histoire, pas seulement sur le fait qu’il existe des pommes pourries et des racistes. Comment le racisme a-t-il été perpétué, et où et comment pouvons-nous y mettre fin? 

Quels conseils pouvez-vous donner aux parents de couleur qui élèvent des enfants de couleur qui ont des questions ou qui sont eux-mêmes victimes de préjugés ou de racisme? 

Cette conversation doit avoir lieu, peu importe l’enfant. Les enfants qui subissent personnellement [les préjugés et le racisme], nous leur devons de les préparer et de leur donner une perception positive de leur ethnicité. Vous ne voulez pas attendre qu’une catastrophe se produise pour avoir cette conversation. Parlez de la diaspora et donnez des exemples de personnes au sein de leur famille et de leur communauté qui contrent les stéréotypes négatifs.

En tant que parent [de couleur], vous avez vécu [vous-même] avec ces obstacles. Pour que les enfants n’intériorisent pas ces discours négatifs, nous devons créer une source de perception positive. Ainsi, lorsqu’ils feront face à ces situations, les enfants comprendront que ce qui est dit au sujet de leur groupe est un mensonge, et pas simplement qu’ils ne sont pas dignes de confiance, par exemple. Le problème concerne cette personne-là. Oui, je dois faire face au problème, mais il ne s’agit pas de moi en particulier. 

Dès qu’ils sont en âge préscolaire, les enfants ressentent que les différents groupes racisés traînent un bagage et des histoires. Il est essentiel que vous ayez ces conversations dès le début et qu’elles ne portent pas seulement sur la discrimination. Elles doivent aussi inclure ce qui relève ou non de race. En plus de cela, il existe également un système de racisme injuste.

Alors, comment faire?

Faites en sorte d’avoir divers livres sous la main et exposez les enfants à la variété artistique. L’art permet de montrer des origines et des cultures ethniques différentes. Des conversations en découleront. Les enfants remarqueront des choses et poseront des questions, et vous serez, je l’espère, prêts à y répondre. [Quand les jeunes enfants voient des gens d’autres couleurs,] ils disent parfois des choses comme, ces gens sont noirs parce qu’ils aiment le lait au chocolat, ou parce qu’ils sont sales. On demande souvent aux enfants de se taire, mais ils sont jeunes et curieux, et c’est à vous que revient la responsabilité de leur parler de mélanine et de leur expliquer ce que c’est. Vous pouvez expliquer qu’il existe des tendances dans la société, des règles et des lois qui ont été créées dans le passé et qui ont empêché les gens d’avoir accès à des possibilités et aux écoles. Vous pouvez en citer des exemples. 

Comment les parents peuvent-ils reconnaître leurs propres préjugés racisés lorsqu’ils parlent de racisme avec leurs enfants?

La question n’est pas tant de savoir comment, mais dans quelle mesure nous sommes disposés à faire preuve de courage. Le rôle parental est très difficile à bien des égards. C’est une façon de plus, si nous le voulons, d’élever des enfants citoyens du monde, et pour eux, d’être le changement que nous voulons voir dans le monde. Mais souvent, nous ne leur transmettons pas les connaissances [pour y parvenir]. Nous les plaçons dans des programmes parascolaires et les inscrivons à des cours de musique pour apprendre à jouer d’un instrument, mais nous ne faisons pas la même chose en ce qui concerne les questions sociales. Nous manquons de renseignements à cet égard, et nous, en tant que parents, avons des devoirs à faire. Nous avons tous des préjugés avec lesquels nous devons composer. Nous devons en être plus conscients et faire ce que nous avons à faire.

Mais il est important de faire ce travail en tant que communauté et non à titre individuel. Vous avez besoin d’une communauté de personnes qui vous aidera à apprendre et qui vous rappellera à l’ordre quant à votre comportement. Par exemple, vous pouvez répéter toute la journée que vous appréciez la diversité, mais qui étaient les dernières personnes que vous avez reçues à dîner? Provenaient-elles toutes du même groupe racisé? Si c’est le cas, vous ne joignez pas la parole aux actes. Les personnes [avec lesquelles votre famille passe du temps] partagent-elles toutes les mêmes idées? Bâtissez-vous une communauté qui reflète le respect que vous souhaitez qu’elle obtienne? La discussion est lancée quand on peut dire : « Nous ne sommes pas d’accord avec ce que untel ou untel a dit. »

Comment les parents peuvent-ils soutenir les enfants qui souffrent d’anxiété ou de dépression après avoir découvert des nouvelles sur la violence et l’injustice auxquelles les minorités sont confrontées?

Nous ne devrions pas supposer que nos enfants souffrent d’anxiété et de dépression. En tant qu’adultes, nous le ressentons très vivement. L’arc de la justice* existe depuis longtemps et cette lutte contre l’injustice n’est pas nouvelle, nous l’avons déjà vécue (* NdlT : référence à Arc of Justice: A Saga of Race, Civil Rights, and Murder in the Jazz Age de Kevin Boyle, publié en 2004 par Henry Holt). Mais nous pouvons soutenir nos enfants en les écoutant et en leur demandant comment ils se sentent.

Mon fils de 10 ans m’a dit qu’il avait lu l’article [sur George Floyd] mais qu’il n’avait pas vu la vidéo. Il a lu que George Floyd avait été tué par des policiers, mais il s’est arrêté de lire, car tout cela l’a attristé. Nous nous sommes étreints et il est allé s’entraîner au ballon. Mon fils de 13 ans a vu une pétition sur Instagram et l’a signée. Il m’a demandé de la signer, puis nous en avons parlé. Il était fier de signer cette pétition. Il avait l’impression d’agir concrètement, et nous reviendrons sur [cette question]. 

Vous devez être disposés à leur parler. Nous sommes socialisés de façon à ne pas parler de [racisme et de préjugés], mais si nous essayons d’agir différemment, nous devons être disposés à le faire. Pourraient-ils écrire une lettre à leur assemblée législative locale, signer une pétition ou envoyer une lettre pour se dessaisir de leur service de police local?

Quelles ressources pouvez-vous recommander aux parents pour les aider à expliquer le racisme à leurs enfants?

[Nous devons] élever nos enfants pour qu’ils aient la capacité de devenir de meilleurs interrupteurs, mais c’est un jeu qui dure depuis des générations et nous ne savons pas comment engager ces conversations. Nous ne pouvons pas simplement espérer sortir du racisme et croiser les doigts pour que cela arrive. J’ai créé une communauté appelée Raising Equity et je renvoie les parents à notre site Web (en anglais uniquement). Nous venons de tenir une conversation élargie avec un groupe de parents Blancs et Noirs qui ont parlé des discussions qu’ils ont eues avec leurs enfants à propos du racisme. La vidéo est gratuite, elle dure une heure et est publiée sur notre fil Facebook.

Un livre que je suggère à tous les parents s’intitule Pourquoi les enfants noirs s’asseyent-ils ensemble à la cafétéria? (en anglais uniquement : Why Are All the Black Kids Sitting Together in the Cafeteria) [de Beverly Tatum]. C’est une vieille rengaine qui parle d’identité raciale et de la façon d’amorcer un dialogue. C’est un excellent livre pour les profanes. 

Une autre bonne ressource est le site Web (en anglais uniquement) We Stories (http://www.westories.org/). Il est destiné aux parents de jeunes enfants. Il a été créé suite à l’affaire Ferguson et permet d’enseigner aux enfants ce que sont la diversité et le racisme. 

Vous offrez un atelier en ligne intitulé Parler de race, de racisme et d’équité avec les enfants (en anglais uniquement : Talking Race, Racism and Equity with Kids). Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé de créer cet atelier et qui y participe?

J’ai lancé ce cours il y a environ deux ans, car les gens me posent souvent cette question. C’est une façon pour moi de faire part des idées et de la sagesse que j’ai acquises en effectuant ce travail depuis un certain temps, et de les rendre accessibles. Les personnes qui se sont inscrites sont diverses, et elles se sont inscrites pour diverses raisons. Des groupes de mamans ainsi que des APE (associations de parents et d’enseignants) y ont eu recours sous forme de groupe afin de pouvoir le parcourir avec les parents, les enseignants et les administrateurs dans le cadre de leur développement professionnel. Cela revient à propos de [ce que j’ai mentionné plus tôt sur] la communauté. Vous pouvez suivre le cours avec un groupe de personnes ou réfléchir par vous-même.

Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ou vous incite à l’optimisme en ce moment?

De plus en plus de gens posent des questions, cherchent des réponses et disent que véhiculer des valeurs n’est pas suffisant, que nous devons agir concrètement. Nous ne pouvons pas sortir du racisme avec simplement de belles paroles. Nous devons agir de façon délibérée et active pour créer de nouvelles normes, politiques et pratiques qui appuient nos actions. C’est bien beau d’être gentil et aimable, mais cela ne réglera pas le problème du racisme systémique. Il y a bien un petit groupe de gens qui le comprennent. Bon nombre de Blancs sont sur la défensive, mais ils comprennent que la situation les transcende, qu’elle est plus importante que chacun d’entre eux en tant qu’individus. 

* L’entrevue avec la Dre Banks a été condensée pour des raisons de longueur.

Depuis plus de 20 ans, la Dre Kira Banks aide les personnes et les groupes à se comprendre et à comprendre les autres ainsi que les systèmes d’oppressions. Elle a cofondé l’Institute for Healing Justice and Equity à l’Université Saint-Louis du Missouri, où elle est professeure agrégée au département de psychologie. Les recherches de D Banks examinent l’expérience de la discrimination et ses répercussions sur la santé mentale et les relations intergroupes. Ses cours vont de la psychologie anormale à la psychologie du racisme. Elle a publié plus de 20 articles dans des revues avec comité de lecture, y compris des revues de l’American Psychological Association telles que American Psychologist, Cultural Diversity and Ethnic Minority Psychology et Journal of Diversity in Higher Education. Elle a par ailleurs contribué à la Harvard Business Review et à des journaux populaires comme le Huffington Post et The Atlantic.

Dre Banks aime faciliter les dialogues au premier abord difficiles. Selon les descriptions qui sont faites d’elle, c’est une personne qui permet aux gens d’avoir accès à des sujets complexes et controversés et de mieux comprendre les interactions intergroupes. Elle a fait preuve de son talent dans les écoles, les communautés, les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises.

Riche d’une expertise convoitée, elle a été consultante en matière d’équité raciale pour la Commission Ferguson et continue d’être le catalyseur de l’équité raciale pour l’organisme Forward Through Ferguson. Ses idées et ses écrits ont contribué à formuler l’équité raciale dans la région de Saint-Louis.