Journée mondiale de la prévention du suicide : surmonter la stigmatisation entourant les idées suicidaires

Par Dre Yvonne Bergmans, Ph.D., M.Serv.Soc., travailleuse sociale autorisée, interventionniste contre le suicide 23 septembre 2022

Note de l’éditeur: Cet article a été rédigé le 10 septembre 2021. Il traite cependant d’un sujet d’importance et toujours aussi pertinent, c’est pourquoi nous le publions de nouveau.

L’IDÉATION SUICIDAIRE PEUT-ELLE ÊTRE UN PROBLÈME RÉCURRENT ? 

L’idéation suicidaire renvoie aux pensées suicidaires et peut se manifester de façon répétée chez certaines personnes, mais les personnes qui pensent au suicide ne tenteront pas toutes de mettre fin à leurs jours. Cela doit être très clair.

L’idéation suicidaire est en fait un signe avant-coureur. Les questions que je pose toujours aux personnes qui ont des pensées suicidaires sont : « À quoi espérez-vous mettre fin ? Qu’aimeriez-vous voir mourir ? » Souvent, il s’agissait de circonstances qu’elles éprouvaient ou vivaient ou d’une incapacité à exprimer vraiment ce qu’elles ressentaient.

 

EST-IL POSSIBLE DE PRÉDIRE UN SUICIDE?

Absolument pas. Selon certaines recherches, les personnes à haut risque en situation de crise reçoivent plus souvent de l’aide que les personnes jugées à faible risque. Autrement dit, les personnes dont le risque de suicide a été déterminé ou évalué comme moins élevé avaient plus de chances de se suicider que celles dont le risque a été évalué et jugé plus élevé.

Le suicide est incroyablement complexe et unique à chaque personne, c’est pourquoi il est extrêmement difficile de faire des prédictions sur le plan individuel.

Vous avez mentionné que l’idéation suicidaire peut être un signe avant-coureur.

 

Y A-T-IL D’AUTRES SIGNES AVANT-COUREURS QU’UNE PERSONNE EST SUICIDAIRE ? 

Un bon nombre de personnes diront par exemple :

  • « Je veux en finir » ou
  • « Je ne serai pas ici beaucoup plus longtemps »;
  • Elles commencent à donner des effets personnels;
  • Tout à coup, leur humeur s’estompe;
  • Elles sont moins productives au travail ou à l’école ou elles n’y vont même pas;
  • Elles peuvent écrire une note, mais pas nécessairement;
  • Elles peuvent s’isoler et se couper du monde;
  • Elles peuvent adopter des comportements à risque plus élevé que normalement.

 

L’un des aide-mémoires que l’on utilise en anglais est « IS-PATH-WARM » : Ideation, Substance use, Purposelessness, Anxiety, feeling Trapped, Hopelessness, Withdrawal, Anger, Recklessness, Mood change. En français, cela donne: DR CICI PIAP : Désespoir, Repli sur soi, Colère, Imprudence, Changement d’humeur, Idéation, Problème de consommation de substances, Inutilité, Anxiété, Piège.

Le problème avec les signes avant-coureurs, c’est qu’il y en a tellement et qu’ils interagissent de différentes façons si bien que le simple fait de présenter des signes que vous qualifieriez d’avant-coureurs- ne signifie pas nécessairement que quelqu’un va se suicider.

 

Y A-T-IL DES FACTEURS BIOLOGIQUES QUI CONTRIBUENT À ACCROÎTRE L’IDÉATION SUICIDAIRE ?

L’étude de la suicidabilité, c’est-à-dire les risques de suicide, a vraiment pris son envol dans le domaine de la biologie et de la neurobiologie, et nous constatons que le sujet demeure encore incroyablement complexe. Il n’y a pas un facteur unique qui permet de prédire si une personne aura des pensées suicidaires ou si elle effectuera une tentative de suicide ou se suicidera. On est donc au carrefour entre la biologie, la prédisposition génétique, la maladie mentale et le milieu; tous ces facteurs contribuent d’une certaine façon… et pourtant vous pouvez avoir deux personnes présentant la même histoire, comme dans le cadre des études sur les jumeaux, et la pensée pourrait ne jamais leur venir à l’esprit. Nous avons tous ces facteurs de risque, ces facteurs prédisposants, mais nous ne parvenons toujours pas à un point où nous pouvons dire « voilà, c’est ça ». Je pense que c’est une question à suivre au cours de la prochaine décennie.

 

QU’EST-CE QUE LA « CONTAGION SUICIDAIRE » ?

L’expression se réfère au fait d’être exposé à la suicidabilité dans la famille, dans le groupe d’amis et même dans les médias, ce qui peut accroître le nombre de suicides et les comportements suicidaires. On peut le constater avec le suicide de célébrités, surtout lorsque les médias en ont détecté les moyens et les méthodes. J’ai entendu parler de personnes qui éprouvent de la jalousie lorsqu’une célébrité s’est suicidée, car elles ont essayé si souvent et elles sont encore en vie. Il existe diverses épidémies de suicides [c’est-à-dire] de nombreux comportements suicidaires qui se produisent dans un laps de temps court et parfois dans une même zone géographique définie.

 

COMMENT LA PANDÉMIE A-T-ELLE EU UN EFFET SUR L’IDÉATION SUICIDAIRE ?

Nous ne disposons pas encore de chiffres à cet égard. Il y a une vraie inquiétude au sujet de l’augmentation des cas d’idéation suicidaire et des tentatives de suicide, compte tenu des problèmes extrêmes que vivent les gens, soit les problèmes financiers, le logement et l’insécurité alimentaire. Si les personnes sont également connues pour souffrir d’une maladie mentale : Leur dépression va-t-elle s’aggraver ? Existe-t-il des ressources pour les aider à s’en sortir ? C’est un enjeu considérable. Par exemple, le fait de ne pas pouvoir voir les gens individuellement et de devoir le faire à distance. Certaines personnes craignent d’aller à l’hôpital, car elles pensent que les lieux sont contaminés par la COVID, et par conséquent, elles ne sollicitent pas d’aide.

 

COMMENT LES EMPLOYEURS PEUVENT-ILS OFFRIR UN ENVIRONNEMENT SÉCURITAIRE À CELLES ET CEUX QUI ONT DES PENSÉES SUICIDAIRES ?

Il est vraiment important d’en finir avec la loi du silence, car le suicide fait l’objet d’une importante stigmatisation. Si vous remarquez qu’une personne ne semble pas être dans son état normal ou qu’elle prend plus de congés que normalement, dites-lui : « Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ? » [Ne] réagissez [pas] de façon excessive, offrez une oreille attentive et faites preuve de compassion, en éliminant toute idée de perte d’emploi.

Ce serait formidable si les employeurs pouvaient offrir du soutien ou de la souplesse. Certains le font par l’entremise du PAE et parfois, ce sont les collègues qui offrent le plus grand soutien. [N’ayez pas] peur de proposer un congé de maladie pour santé mentale ou d’offrir des heures de travail adaptées parce que la personne souffre d’effets secondaires causés par les médicaments, qu’elle se sent extrêmement fatiguée et somnolente le matin, et qu’il vaut mieux qu’elle travaille l’après-midi, en début de soirée, etc. Est-il possible d’accorder ce type de souplesse ?

Selon certaines recherches, si une personne en milieu de travail apprend qu’un ou une collègue a des antécédents de maladie mentale, cela peut avoir de graves répercussions sur la relation. Par exemple, si un collègue dit « untel doit traverser une crise de santé mentale s’il n’est pas ici », cette remarque sarcastique contribue à créer un milieu de travail dangereux sur le plan émotionnel, surtout si elle vient d’un supérieur.

 

Y A-T-IL UN DES PRÉJUGÉS CONTRE LE SUICIDE ? SI OUI, QUELS SONT-ILS ET COMMENT POUVONS-NOUS LES CONTOURNER ?

Les préjugés entourant le suicide sont nombreux. Il s’agit de reconnaître la façon dont nous utilisons le langage quand nous parlons de suicide. Ce n’est pas une infraction criminelle. On ne « commet » pas un suicide, on commet une introduction par effraction. De plus, il ne faut pas parler d’un suicide « manqué » ou d’un suicide « réussi » parce que la personne pourrait l’interpréter comme « Je suis un(e) raté(e) ». Ne pas dire non plus que seule la mort par suicide est une réussite, car la personne se considérerait comme n’ayant pas de succès. On ne parle pas de commettre un suicide, on parle de mourir par suicide ou de « se suicider ». Une tentative n’est ni bonne, ni mauvaise, ni manquée, ni réussie, c’est une tentative; vous pouvez laisser les adjectifs de côté. Nous parlons d’une personne qui souffre énormément et qui a besoin d’être entendue et reconnue.

Il y a aussi le problème des mythes, comme celui selon lequel les gens qui se suicident ou qui font une tentative de suicide sont lâches, égoïstes, manipulateurs ou à la recherche d’attention. Il serait bon que les gens puissent apprendre à dissiper ce genre de mythes. Le problème, c’est la douleur; une personne ressent une douleur d’une telle intensité que la seule possibilité qu’elle entrevoit consiste à mettre fin à sa vie pour mettre fin à cette douleur.

Ne rejetez pas une personne qui a survécu à une tentative. Écoutez-la et croyez-la. Vous n’êtes peut-être pas d’accord avec elle, [mais] c’est son expérience et nous ne pouvons pas juger l’expérience d’une autre personne. Ne participez pas à la loi du silence parce que vous avez peur. Si une personne a fait une tentative ou qu’elle a des pensées suicidaires, dites-lui : « J’ai entendu que vous traversez une période difficile actuellement. Comment allez-vous ? »

 

QUAND ON PARLE DE SUICIDE, ON PARLE BEAUCOUP DE GENS QUI ONT DES IDÉES SUICIDAIRES, MAIS COMMENT SOUTENIR UN AMI OU UN ÊTRE CHER QUI A PERDU UN PROCHE QUI S’EST SUICIDÉ ?

L’offre de soutien est considérable en ce qui concerne le deuil et la postvention. C’est un type différent de deuil et de choc et c’est tout aussi dévastateur pour quiconque vit une perte par suicide. Il n’est pas nécessaire de faire partie de la famille pour être touché. Encore une fois, il s’agit de rester compatissant et empathique, de reconnaître que c’est arrivé et pour certaines personnes, cela signifie être pratique. Demandez : « Puis-je appeler des personnes pour leur annoncer qu’untel est décédé ou qu’il s’est suicidé » (peu importent les mots que vous voulez que j’emploie); « Puis-je m’occuper de vos enfants, avez-vous besoin d’aide pour payer les funérailles », etc.

Il est possible de ressentir toute une gamme d’émotions; il est important de se rappeler que ce n’est pas de vous qu’il s’agit, mais de l’expérience de la personne. Laissez-la en parler aussi longtemps qu’elle en aura besoin. Si elle dit « non, je ne veux pas vous voir », comment pouvez-vous garder le contact par messagerie ou par téléphone, pour ne pas l’abandonner ? Très souvent, ces personnes ont le sentiment de devoir traverser cette épreuve seules, et c’est incroyablement douloureux.

Invitez-les à parler de la personne décédée, utilisez le nom de cette dernière, faites preuve de patience, et permettez-leur de raconter leur histoire sans poser une multitude de questions ou l’interrompre. Reconnaissez les moments qui pourraient être importants, comme l’anniversaire du décès ou les anniversaires de naissance.

 

QUELS AUTRES FACTEURS DEVRAIT-ON PRENDRE EN CONSIDÉRATION LORSQUE NOUS APPORTONS NOTRE SOUTIEN À QUELQU’UN ?

Dire des phrases du type « vous êtes si fort » ou « le temps guérit tout » ou « la personne repose en paix maintenant » peut en fait soulager la personne ou vraiment l’irriter. Nous le faisons avec les meilleures intentions du monde, mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’elle l’entendra de cette façon.

Lorsque vous soutenez une personne endeuillée à la suite d’un suicide, il est important de prendre soin de vous aussi. Reconnaissez que vous devez avoir vos propres limites et que cela ne veut pas dire que vous êtes mesquin. Demandez « puis-je offrir de faire l’épicerie ou de m’asseoir avec vous ? », mais vous n’avez pas à le faire à toute heure du jour ou de la nuit. Acceptez et reconnaissez par vous-même ce que vous ressentez. Ce que vous ressentez, c’est ce que vous ressentez. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.

Reconnaissez que vous pouvez partager le fardeau avec d’autres personnes, ce n’est pas seulement le vôtre en tant que personne de soutien.

Si vous ou une personne que vous connaissez êtes aux prises avec l’idéation suicidaire, il y a des façons d’obtenir de l’aide. Utilisez ces ressources pour solliciter de l’aide pour vous-même, un ami ou un proche :

 

 

 

La Dre Bergmans travaille en tant qu’intervenante contre le suicide depuis 21 ans, en particulier auprès de personnes ayant fait des tentatives de suicide à de multiples reprises. Dans le cadre de ses fonctions, elle participe à des interventions en situation de crise, à des évaluations, à l’éducation et à la formation de la communauté et des fournisseurs de soins, à la supervision de cliniciens travaillant avec des clients suicidaires, à la recherche portant sur la compréhension de la suicidabilité et la réaction face à cette dernière, ainsi qu’à la psychothérapie auprès de personnes présentant un risque de mourir par suicide. Le programme d’intervention de groupe de 20 semaines, Skills for Safer Living : a psychosocial/psychoeducational intervention for people with recurrent suicide attempts a été créé en collaboration avec des clients ayant fait des tentatives de suicide de façon récurrente et a été mis en œuvre en Irlande, en Colombie-Britannique et dans plusieurs sites du sud de l’Ontario.

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